Les Héritiers de Drashes Tome 1 – Par les cendres
Prologue
Elle se souvenait du faux cuir, un peu râpeux, sous ses doigts. Des lettres dorées, écaillées, qui formaient le titre Les créatures imaginaires. De cette impression d’avoir entre les mains le carnet d’un voyageur. Du haut de ses sept ans, avec une dent en moins sur le devant, Amelia trouvait cet ouvrage magique.
Elle l’adorait, et l’empruntait presque toutes les semaines à la bibliothèque du village. Elle passait son temps à lire et redessiner les mêmes pages, celle où l’on parlait des dragons. Les esquisses semblaient respirer sur le papier, trop vivantes pour n’être que des dessins à ses yeux.
— Mamie, ce serait vachement plus cool si les dragons ça existait vraiment. Genre vraiment, vraiment.
Sa grand-mère avait abandonné son sécateur pour venir s’asseoir près d’elle. L’odeur des rosiers s’était mêlée à celle du gazon fraîchement coupé, dans lequel elle s’était roulée. Une main douce avait replacé une mèche rebelle derrière son oreille, et Amelia s’était collée contre elle, le livre ouvert sur les genoux.
— Oui, c’est merveilleux.
La petite fille avait ri, tournoyant sur la pelouse, les bras déployés, imitant des ailes invisibles. Son dragon imaginaire brûlait les pieds de haricots pour les lui éviter au dîner. Mamie avait ricané également, d’une manière qui sonnait un peu triste, lui avait dit que ça ne servirait à rien. Pour grandir, un dragon devait manger et Amelia aussi, même ses légumes verts.
À présent, des années plus tard, ce souvenir lui revenait avec une netteté désarmante. Le soleil sur ses joues, le froissement des feuilles, le sourire mélancolique de la vieille femme. Et surtout, le ton assuré de sa voix.
Une bourrasque glaciale balaya ses pensées.
La plaine s’étendait devant elle, les brins d’herbe gelés et couchés par le vent. En contrebas, les vagues s’écrasaient contre la roche, rythmant le silence.
La jeune femme pouvait goûter le sel sur ses lèvres froides, l’odeur de feu de cheminée mêlée aux embruns. Comment revenir à une vie normale après avoir vécu dans ce cadre ?
Impossible.
Une forme virevolta au-dessus de sa tête. L’ombre glissa sur la falaise, portée par le rugissement du vent. Elle leva les yeux, le coeur suspendu et les lèvres étirées dans un sourire.
Pendant une seconde, elle eut sept ans à nouveau.
En tâtonnant la poche de son manteau, elle sortit son portable et le pointa vers le ciel. Le clic sec du déclencheur couvrit à peine le grondement des vagues.
Elle prit le temps de regarder le cliché. Un peu flou. Il serait si facile de le poster sur les réseaux, le monde croirait à un montage. Amelia se demanda si certaines images, qu’elle avait pu voir sur Pinterest, ne venaient pas d’ici finalement.
Des pas crissèrent sur le gravier, derrière elle. Rapides et assurés.
Elle rangea son téléphone, sans prendre la peine de se tourner vers ses visiteurs, préférant se nourrir encore quelques instants du spectacle. Le courant d’air glacial emporta une mèche grise de ses cheveux sur son visage, qu’elle remit en place d’un geste distrait.
Amelia savait déjà ce qu’on allait lui annoncer.
Une main se posa doucement sur son épaule. Une présence légère comme pour ne pas la déranger dans sa contemplation. Son souffle se bloqua dans ses poumons.
— Ils ont rendu leur verdict.
Un silence suivit ces mots, plus lourd qu’elle ne l’avait imaginé. La paume glissa le long de son bras, lentement, des doigts vinrent se faufiler dans les siens, les serrant ensemble. Son coeur tapait trop fort contre ses côtes, mais le parfum familier, apaisant, le calma.
Le souvenir du grand livre en cuir, de l’odeur de roses et d’herbes, s’envola complètement.
Amelia inspira profondément, leva les yeux vers le ciel, et esquissa un sourire fragile.
— Tu avais raison, mamie.
Un souffle chaud, accompagné d’un ronronnement, balaya son visage.
— Les dragons sont merveilleux.
