Duo Mortel : mission temporaire
Prologue
Avril 2025
La musique, qui sort des haut-parleurs de son téléphone, se coupe et est remplacée par sa sonnerie d’appel.
Benedict se remercie d’avoir investi dans une montre connectée, cela lui évite de salir son portable. Un soupir lui échappe en voyant l’identifiant. On ne peut jamais effectuer son travail tranquille.
— Pembroke à l’appareil.
— Ah, tu réponds du premier coup maintenant ! Je me demande qui a bien pu te parler de ces fameuses montres…
— Gilbert, si c’est pour juste te permettre de passer le temps, je vais raccrocher. Je bosse, moi.
Il nettoie la lame de son scalpel sur un torchon, puis le remet d’un geste habile à son emplacement, dans sa pochette de transport.
— Tu n’as pas encore fini ?
Son regard s’égare sur sa scène. Le corps d’un homme d’une quarantaine d’années trône, assis à un bureau. Sa langue, ses doigts ainsi que son appareil génital flottent dans des bocaux de formol sur le meuble. Derrière lui, un tableau en liège avec différentes revues de presse sur les « soi-disant » agissements du docteur, et ce, depuis l’obtention de son diplôme.
Une victime en avait eu assez du silence de la justice envers cette affaire qui durait depuis bien trop d’années.
Benedict termine de ranger son matériel et retire ses gants en latex. Il fourre le tout dans sa sacoche en cuir, continuant d’observer du coin de l’oeil ce « tableau ».
— La cliente voulait quelque chose d’artistique, mais d’aussi ignoble que ce qu’il avait fait.
— Oh ! J’ai hâte que ça fasse la Une.
Il faudra peut-être attendre que le week-end passe pour qu’on retrouve le corps. La secrétaire du cabinet sera la première à tomber dessus.
Mes excuses, ma dame. Il y a de meilleurs moyens de commencer sa semaine.
Au bout du fil, Gilbert continue de monologuer à propos de quel journal couvre le mieux ce genre de découvertes.
Il est littéralement en train de lui pondre un comparatif entre The Sun et le Daily Mirror, qui ont visiblement de nouveaux journalistes pour cette sorte de faits divers.
Benedict le connaît depuis plus d’une décennie, c’est toujours lui qui l’accompagne dans ses missions. Sur la partie informatique, tout du moins, bien à l’abri dans son bureau du quartier général. Il est à peu près certain que Gilbert est hématophobe, ce qui est assez cocasse quand on travaille pour l’agence britannique des assassins.
Au fil des années, il a eu sa juste part de discussions sans queue ni tête avec l’autre homme.
Combien de fois avait-il dû ramener le cul ivre du rouquin jusque chez lui, l’abandonnant à son sort sur le divan ? Tout en prenant quand même le temps de le mettre en position latérale de sécurité, mais pas de mettre un seau pour éviter un triste destin au parquet.
De première main, il sait que ce genre de discussions à sens unique peut durer un moment.
— Quoique, tu me diras, le Daily Mail a un ton particulièrement dramatique aussi…
Il compte en pleine conscience jusqu’à dix et expire lentement, puis se concentre sur un dernier check avant de partir.
Il pourrait, devrait, raccrocher, mais Gilbert est ce qui se rapproche le plus d’un ami de longue date, en plus d’un bon binôme. S’il l’appelle en plein travail c’est qu’il doit y avoir une raison valable. Enfin, il l’espère.
Sur le bureau, il laisse une clé USB, la partie de Gilbert, contenant assez de preuves écrites, photos et vidéos pour accabler l’homme qu’il a émasculé une heure et demie plus tôt. Le gars était encore en vie : demande explicite de la cliente.
Il dit « la cliente », mais à en croire la somme tombée sur son compte en banque, et au vu du panel de patients de ce cabinet, il s’agit plutôt d’un groupe d’individus féminins comme masculins.
Content de son travail, il coupe le haut-parleur de son téléphone – comment diable Gilbert en est arrivé à parler de la Premiere League ? – et rejoint le couloir.
L’endroit est désert, son acolyte s’est occupé des quelques caméras de surveillance du bâtiment. Portable coincé contre son épaule, Benedict remet son gant en cuir signature sur sa main gauche et vérifie dans le miroir de l’ascenseur que du sang n’a pas taché sa chemise.
— Je dis ça, mais j’ai l’impression que les arbitres de cette saison sont…
— Gilbert, si tu permets, j’aimerais pouvoir aller boire mon Cotswolds Single Malt en toute tranquillité, on est encore vendredi.
Le gars a le culot de souligner qu’il a enfin terminé son travail. Benedict imagine au moins quatre scénarios pour que sa mort paraisse accidentelle.
— Le patron te demande.
— Un vendredi soir, à vingt-trois heures ? Si c’est une blague…
— Je crains bien que non. Un truc important.
Son reflet dans le miroir grimace. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur un couloir au sol carrelé qu’il traverse rapidement.
— Je peux faire ça en visio.
— Non, il veut que tu viennes.
À présent sur le trottoir dans Fitzrovia, un de ces quartiers entre moderne et classique si particuliers à Londres, il se stoppe dans sa marche. Il a un minimum de conscience professionnelle pour avertir Gilbert qu’il peut remettre en route le système de sécurité.
Puis, le « il veut que tu viennes » lui tombe dessus. Toute son envie et ses arrière-pensées doivent s’entendre dans le lourd soupir qu’il échappe, car son support fredonne de compassion.
Benedict dit adieu à son verre de whisky, confor-tablement installé dans son canapé devant une énième rediffusion de Doctor Who. Encore une fois une saison avec le Dixième Docteur ; Tennant restera à jamais son favori.
Avec un peu de chance, il n’en aura que pour trente-cinq minutes en voiture, si un imbécile ne s’est pas dit que boire avant de reprendre la route était une bonne idée.
— Il y a des bouchons sur la A316.
Et merde.
